Tranche de vie – 2

Quelques jours auparavant, Lucie avait posté une annonce dans le groupe du Service d’Echange Local (SEL) dont je fais partie. Elle recherchait des tentes pour les jeunes dont elle s’occupe et qu’elle souhaite emmener camper.

En cherchant dans le garage, je me suis rendu compte que nous n’avions non pas une tente mais deux. Une grande tente de 4 personnes et une de 2 personnes. Pour le peu qu’elles nous ont servi (la preuve, je ne me souvenais même pas de l’existence de la petite tente), j’ai pensé qu’il faudrait vendre ou donner la plus petite (je tente de simplifier mon quotidien en épurant et en me débarrassant des doublons, de l’inutile).

Quand Lucie est venue chercher les tentes, nous avons échangé quelques mots ainsi que le veut la politesse. Je lui ai parlé de cette petite tente retrouvée que je ne pensais pas garder.

Premier coup de poignard : « mais non, garde-la pour tes enfants. »

Je lui ai répondu que des enfants, je n’en ai pas. Elle a insisté.

Second coup de poignard : « d’accord, t’en as pas maintenant mais tu en auras hein, y a pas de raison. »

J’ai vaguement bredouillé un pauvre oui et j’ai écourté la discussion. Car, que dire ? Des raisons de ne pas avoir d’enfant, on pourrait en trouver plein – et sans même passer par la case de l’infertilité. Et puis, pourquoi faudrait-il toujours se conformer au même modèle social ? Rentrer dans le même moule ? C’est sûr qu’après avoir acheté une maison et nous être mariés, il ne nous manque « que » les enfants…

L’alcoolisme ordinaire.

Hier, 14 juillet, le maire avait invité les habitants du village à venir prendre l’apéritif – l’apéro pour les familiers – à la mairie. Je me fais toujours un devoir de me rendre aux rares événements du village (les vœux, le 8 mai, le 14 juillet, le 11 novembre) lorsque nous sommes disponibles parce que je me persuade que c’est positif pour notre intégration. Sur ce point, c’est un peu raté parce qu’immanquablement quelqu’un nous demande si nous sommes nouveaux. Cela va faire 4 ans que nous habitons ici et que je promène régulièrement le chien dans le village. J’ai envie de dire qu’il suffirait d’ouvrir les yeux. Mais je suis bien placée pour n’avoir aucune reconnaissance des visages alors je laisse couler… Et puis, il est également vrai que j’évite toujours de parler aux gens, ça n’aide pas !

Bref, une fois que tous les verres sont remplis et servis, un habitant se fait le devoir de venir trinquer avec tout le monde. Arrivé à mon tour, il voit mon verre plein d’une boisson sans alcool (le terrible soda avec un logo rouge, que je n’achète plus – à cause de l’impact environnement – mais dont je m’autorise à boire un verre lorsque je ne suis pas chez moi) et son regard se dirige immédiatement vers mon ventre tout en émettant un « ah » lourd, très lourd de sous-entendus… J’ai immédiatement envie de le tuer et je réplique froidement : « je ne bois pas d’alcool ».

Bien sûr, ça m’a atteint profondément. J’en ai eu les larmes aux yeux. Et encore plus quand j’ai compris que mon mari n’avait même pas suivi la scène. C’est sûr que lui, il pourrait boire un soda, on ne lui sous-entendrait rien. Et il a osé me dire que je n’avais qu’à prendre un verre d’alcool. J’étais verte.

Je lui ai dit que je ne supportais plus de faire semblant, de devoir boire un verre pour ne pas éveiller les soupçons. Je n’ai pas ENVIE de boire, merde ! Je n’ai pas envie de ressembler à tout ce monde. Ces soûlards, ces soiffards, ces alcoolos du dimanche, ces alcoolos mondains, je ne les supporte pas. Pire, ils me dégoûtent. Qu’ils restent dans leurs illusions, ils ne maîtrisent rien du tout et agissent exactement comme on attend d’eux qu’ils le fassent. Qu’ils continuent de se réjouir de leur bouffe industrielle et des déchets qu’ils produisent ! Qu’ils gardent leurs œillères puisqu’ils sont trop bêtes pour comprendre que nous courrons à notre perte. Car oui, il vaut mieux ne surtout pas se poser de questions (et encore moins se remettre en cause) et picoler en toute légalité.